Souvenez-vous... Il y a de cela quelques années, Alex Proyas déboule sur nos écrans avec un film maudit, un chef-d'oeuvre du cinéma fantastique qui donne ses galons d'acteurs à un acteur incroyable du nom de Brandon Lee, tragiquement décédé pendant le tournage de cette histoire née de la mort et de la douleur. Ce film, c'est THE CROW.


The Crow was completed to honor Brandon Lee.
There was a time when it seemed the film would never see the light
of day. All of us who had worked with him were devastated by the
loss of Brandon; finishing the film was the farthest thing from
anyone's mind.
But people started to rally behind completing it. First several
members of the cast, then Brandon's friends and family, expressed
their feeling that Brandon would want his work to be seen.
I think they were right.
Brandon had put his heart into his character - he really cared about
this film and wanted it to be something special. I think that shows.
There will always be a lot of justifiable anger over Brandon's
death, but there is one glimmer of optimism here - the film itself - Brandon's film.
In years to come people will still be dazzled by his brilliance as we were.
- Alex Proyas April 11, 1994

 

1997. Les journalistes répandent la rumeur : Alex Proyas s'est remis au travail. Le film s'intitulerait DARK CITY, puis DARK EMPIRE, puis à nouveau DARK CITY. On ne sait que peu de choses : une histoire d'amnésique accusé de meurtre, une ambiance sombre qui n'est pas sans rappeler celle de l'univers crée par Frank Miller dans sa série SIN CITY. Ceux qui ont la chance de voir le début font des prévisions, parlent déjà de chef d'oeuvre. On attend, impatients.


1998. Le film sort enfin sur nos écrans, après un passage au Festival de Cannes. L'attente est plus que récompensée, DARK CITY tient toutes ses promesses. Rufus Sewell incarne un homme qui se réveille, un beau jour (une belle nuit?) dans un appartement qu'il ne connaît pas. S'y trouve le cadavre d'une jeune fille brutalement assassinée. Un coup de fil lui apprend qu'il est recherché, et que sa vie est en danger. Mais qui sont ses étrangers qui le poursuivent?

Les Etrangers justement, des extraterrestres qui ont le pouvoir de modeler ("tuning") la ville et ses habitants tous les soirs à minuit, à leur guise. L'homme rencontre celle qui est supposée être sa femme (Jennifer Connely). Mais qui est-elle vraiment? Et si tout était mensonge? Pourquoi personne ne se souvient-il jamais de quoi que ce soit qui aurait pu se dérouler à la lumière du jour? Pourquoi d'ailleurs, fait-il toujours nuit dans cette ville multiforme? Autant de question auxquelles Rufus Sewell semble être le seul à pouvoir répondre...


La crainte première des aficionados de THE CROW était que DARK CITY soit superbe sur le plan visuel, mais handicapé par un scénario boiteux. Et bien, si le film est effectivement un festival de lumières (ou d'obscurités) et d'effets spéciaux, il est aussi un des premiers films de SF depuis longtemps à avoir un scénario digne de ce nom. Il est vrai toutefois qu'il faut rentrer dans le film dés le début pour pouvoir vraiment l'apprécier, car le montage des dix premières minutes est extrèmement rapide. Mais le film semble ensuite avancer tout seul, comme par magie. D'ailleurs, c'est bien ici d'un cinéma magique qu'il s'agit, car au milieu de ce déferlement d'effets et de bruits, Proyas parvient, par on ne sait quel miracle (par le simple pouvoir de la pensée, peut-être), à capturer de réels moments de poésie. En cela, la discussion entre Jennifer Connely et Rufus Sewell en prison est un véritable bijou, une des plus belles représentations de l'amour jamais imprimées sur film. Certains reprocheront sans doute au film son esthétique Hellraiser chez la Cité des Enfants Perdus, mais chaque élément "emprunté" est resitué dans un cadre tellement original (il suffit de voir le combat psychique final pour s'en persuader), qu'on ne peut reprocher à Proyas ses sources d'inspirations.


Un véritable monument de SF, de poésie et de magie, original et déroutant, qui démontre toutes les capacités de créateur de monde de son jeune réalisateur prodige. Espérons qu'Alex Proyas saura toujours nous combler de cette façon, la plus belle qui soit.
Bon. On ne va pas y aller par trente chemins. DARK CITY est probablement la plus belle chose qui soit arrivée à la SF depuis, oh, BLADE RUNNER. Qu'auraient donc ces deux films en commun ? Une ville aux formes floues, soit; l'envie de voir l'extérieur, ça va aussi ; et l'âme humaine. Ca, c'est déjà plus intéressant et c'est même carrément le plus incroyable. Ces deux films ont le souci d'une humanité, quelle qu'elle soit, replaçée dans un univers dont elle n'a aucune ficelle (ici, les habitants de DARK CITY asssimilés aux réplicants de BLADE RUNNER). Formellement, les deux films ne se ressemblent pas plus que ça, DARK CITY préférant à l'indolence de Scott une frénésie maladroite particulièrement probante. On va donc laisser de côté les parallèles douteux et tenter de comprendre pourquoi, bon dieu, pourquoi on sort de DARK CITY avec la sale impression d'être passé dans une époustouflante centrifugeuse aux bruyants rouages cinématographiques.


On savait qu'Alex Proyas, filtré par le tamis teenager pour THE CROW - tamis qui avait pulvérisé tous ses élans créatifs et les débordements qu'il avait souhaités pour le film - était un homme de bonne fréquentation. L'esprit agité de petites images dérangeantes, auteur de plusieurs courts-métrages bien déments, Proyas avait toute notre attention, et l'on bâillait patiemment devant les pantalonnades clipesques de Brandon Lee, essayant de trier ce qu'il y avait à prendre, à laisser, à venir. Et donc DARK CITY nous tombe sur le coin du crâne, un peu trop tôt, précédé d'une réputation en béton armé. On se doutait bien que le film avait quelque chose à dire, que, fatalement, il allait repartir dans sa pellicule avec un bout de nous. Vous raconter l'histoire de DARK CITY serait donc un péché. Tassé en une heure et demie, le scénario écarte d'une main élégante les poncifs et les banalités, se nourissant d'une imagerie pulp évoquant tour à tour les errances de Burton sur BATMAN ou les récurrences noires à la Hammett. Vous voyez le style : chapeaux mous, imperméables, voitures rétros, flingues stylisés et intrigue tortueuse. Mais pas d'exercice de style, ni d'élan de génie décalé. Nous sommes dans le royaume du légitime, tout fait partie d'une dynamique narrative implacable, roublarde et surprenante. On nage en eaux troubles : brassées dans un grand bain de jouvence, les théories dickiennes sur les boucles de l'univers et les méandres de la mémoire sont ici placées au centre d'un parti pris cosmique surperbement mis en scène, jonglant avec quelques réminescences de Lewis Carroll et la mythologie fictive de Kult (jeu de rôle assez percutant sur la divinité humaine et son emprisonnement dans une fausse réalité). Ici, la grande innovation, ce sont les personnages.


Pour une fois, ceux-ci ne sont pas des ombres perdues dans une toile scénaristique trop tendue, bourrés d'inconsistances et de fausses pensées, mais entourés de véritables enjeux, à la fois émotionnels (l'impossible amour entre Rufus Sewell et Jennifer Connelly, tous deux superbes) et poétiques (voir l'accordéon de William Hurt). Les fulgurances affluent sans temps mort, et l'on a très vite l'impression d'être en extase devant le tableau saississant de ce que pourrait être l'anticipation si elle savait se débarrasser de ses oripeaux New Age. Mais il y a encore un effort à faire : le film est si rapide, si épuisant, si bruyant (bon sang, pas une scène sans musique !) qu'il ramène dans son sillage les vieux spectres du vidéo-clip, dont Proyas reste esclave et qui lui avait tenu les pieds sur THE CROW. Malgré cela, le long-métrage d'Alex Proyas est pour l'instant, le chaînon manquant entre le cinéma d'auteur et la SF, la passerelle entre deux mondes qu'il serait temps d'emprunter une bonne fois pour toute, avant de s'enfermer dans une logique qui finirait par tuer tout ce que la SF aurait à apporter à ceux qui la considèrent comme une déglingue puant l'artifice.
Proyas fait partie de la dernière génération des cinéastes australiens qui se sont imposés sur la scène internationale depuis La dernière vague (The Last Wave) de Peter Weir, dans les années 70. Proyas a marqué la profession par son long métrage de 1994, une adaptation de la BD-culte de James O'Barr, The Crow. Le film ne fut pas uniquement un grand succès commercial, mais aussi un grand succès critique, tant pour son interprète principal, Brandon Lee, dont la fin prématurée sur le tournage le fit directement entrer dans la légende, que pour son réalisateur qui imposait dans son second long métrage un univers sombre et lyrique qui annonçait déjà Dark City Proyas qui écrit actuellement le scénario d'une comédie "située dans le monde réel", est également en train de tourner - dans le cadre de son contrat avec New Line - une nouvelle version de la série-culte Quartermass que lança la légendaire Hammer Films, Quartermass and the Pitt, sur les origines du Mal.